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Du doute et de l’incertain à petites doses Un ami me conseille souvent
d’éliminer des adjectifs en surnombre dans mes écrits. Plus je m’approche de la
maigreur physique du vieillard, du senior bien mûr, plus il me semble compliqué
de la faire mienne en écriture. Depuis des mois j’ausculte le
même paysage. Au bout de l’année on se retrouve avec des variantes saisonnières
de la même image. Je me bats avec l’idée de dire sa beauté sans redondance,
alors qu’il est peut-être déjà vain de vouloir sensibiliser nos
contemporains en proie au rut de la vitesse à cette beauté là. Quand il m’arrive de relire
mes derniers feuillets écrits, je retrouve toujours les mêmes
invariants. Le ciel, bleu , mouvementé et
variable. Mauve d’Egon Schiele avec ses
arbres noirs. Lavis pâle, ciel d’eau aquarelle fusante de Turner, ou
sang de Nolde. Soleil d’acier, Van Gogh de canicule et la douceur printanière
parfois d’un astre bourgeon qui
s’ouvre avec lenteur, dans la quiétude d’une toute
petite province. Le fleuve en son lent cours
majestueux me parle d’élémentaire, de miroir d’eau sans Narcisse
et sans mélancolie. Juste une ineffaçable métaphore qui prouve que la vie suit son
cours et jamais ne revient à son
origine. Saule aussi, aujourd’hui desséché totem verdâtre et cannelé les sept doigts de la mort grande main tendue vers le ciel pour dire que le destin n’est
presque jamais
au bout du fusil. Nos ordinateurs croulent sous
les effigies pixellisées de la nature. Peut-être a-t-il raison. Sans doute
faudrait-il être plus radical encore. Il est possible que dix mots soient sans
poids devant l’instant qui pénètre l’œil,
l’instant qu’on respire et le réel qu’on insuffle. Sans doute qu’en dévorant la
beauté réelle nos déjections ne sont que pauvreté. Béhuard
janvier 2007 *** La tronche de Cendrars ,son
chapeau cabossé ou sa casquette d’apache. Le mégot sempiternel, au coin
de la bouche me fait bien plus rêver que
ces silhouettes de professeurs de haïkus essoufflés ou de slam de pacotille. Aujourd’hui est un jour de
doute, je m’en vais couper du bois
à la tronçonneuse. Dans la sciure s’envolera un
poème de vie de sueur et de travail. *** Mardi 6 Mars La pluie, la crue La crue, la pluie L’eau,
le vent brassage des éléments. Nature réelle vraie authentique. Les volets cognent les bateaux du service de la
navigation aussi, contre la berge, coups sourds
et claquements. Loire limoneuse battue qui charrie des troncs entiers. Image surréaliste d’une
baignoire au fond du jardin , dans
l’eau. On ne sait pas ou se cachent
les oiseaux aujourd’hui. Peut-être n’aiment –ils
pas le vent ? Les pousses d’osier plantées
l’an dernier se trémoussent
de joie. *** Jeudi 8 Mars Soleil vif ce matin Eblouissements Le temps est toujours à la
crue Niveau stable Ecriture en chemin
poussée ascendante Miroirs d’eau et reflets
d’arbres noirs Terres imbibées Des humains passent sur le
chemin en bord de Loire, pris par le désir de fixer la
beauté du paysage. En route pour leur travail ils
sortent les appareils photos pour emporter sans doute une belle image à
afficher dans leurs bureaux gris. Ça pixellise à tout va. Je me garde juste dans une
niche de la mémoire ces frissons, ces bribes qui
rayonnent dans leur cadre coloré. Les bateaux du service de la
navigation sont calmes, attachés , l’un à un prunier, l’autre à un frêne. Les oiseaux font leur boulot
musical prémisse du printemps. Le fleuve au débit haletant charrie mousse troncs et
limons. |